Un trésor bien trop lourd : Chapitre 5

La morsure du shaytan

 

Djalil hurlait. Il le faisait avec une colère vengeresse qu’on aurait pu croire capable de fendre les remparts du monastère.

Le citadin avait été facile à pister, et les traces laissées par les templiers avaient achevé de lui dire où trouver sa cible. Bien sûr, quelle que soit sa colère, Djalil ne pourrait jamais rivaliser dans un face à face avec l’Héritier des dragons. Alors il avait réveillé de vieilles accointances et obtenu l’aide de ceux qui feraient la différence. Les prieurs du désert. Des Tarekides résidaient sur les contreforts rocheux de la bordure extérieure du territoire de Mahambat et malgré leurs différences de point de vue, il n’avait pas été bien difficile de les convaincre de la nécessité de l’aider. La fille du seigneur qui les laissait prier sur ses terres avait été assassinée. La justice devait être rendue. Semeth Ibn Tufiq Abd-al-Tarek avait toujours été reconnaissant envers l’amir Hicham. C’était un fait : la loi saabi octroyait aux Ibn Souran le droit patrimonial des territoires environnant Mahambat. Mais dans l’histoire des 1001 dieux, il existait en ces terres des lieux saints oubliés du commun des mortels ; lieux que les Tarekides chérissaient au plus haut point et qu’ils n’avaient de cesse de retrouver, dans ce monde comme dans celui de leurs prières.

En plus des vingt soldats mahambati qui accompagnaient Djalil, soixante guerriers Ibn Tufiq s’étaient joints à lui. Tous étaient armés de longs et terrifiants shimshirs tout croûtés du sang de leurs derniers ennemis, ainsi que d’arcs recourbés capables d’enfoncer une cuirasse escarte comme on troue un parchemin. Leurs visages étaient dissimulés sous des voiles guerriers, que chacun avait revêtus avec joie pour l’occasion qui se présentait. Nul besoin de préciser que cette joie n’avait fait que croître depuis que les pisteurs avaient affirmé que Makkan était probablement à l’abri du monastère des Escartes.

Djalil hurlait donc, disions-nous, avec une rage de bête blessée. Il en appelait aux templiers escartes qui, derrière les remparts de leur monastère, se tenaient désormais bien à l’abri des Tarekides. De tout temps, la cohabitation entre templiers et Tarekides avait été fort difficile. Chacun à leur façon, ils étaient en quelque sorte des fanatiques de leurs propres dieux et ne rencontraient aucun problème face à l’idée d’éventrer un individu qui ne priait pas comme eux. Les uns comme les autres avaient pris l’habitude, avec le temps, de ne jamais fréquenter les mêmes routes et tous s’en portaient pour le mieux ; mais aucun ne s’opposait à l’idée d’un petit massacre quand d’aventure ils se croisaient. Et puis les Escartes n’étaient pas chez eux ; on ne tolérait leur présence si loin du Capharnaüm que parce qu’ils étaient là avant la Quête Sainte et qu’ils avaient opéré une médiation puissante lors de celle-ci, évitant le massacre gratuit de tribus nomades.

Au pied du mur, les Tarekides trépignaient d’impatience, hululant en cœur sur le dos de leurs dromadaires, pour insuffler la peur dans le cœur des templiers. Les chiens du désert voulaient en découdre.

Semeth, lui, ne perdait pas de vue le véritable but de cette réunion. Il savait que ses hommes y voyaient désormais une occasion de se battre avec les adorateurs du faux dieu, mais lui restait concentré sur la raison qui l’avait poussé à accepter la demande de Djalil. Un traître à la cause des dieux avait violé et tué l’enfant d’un seigneur saabi sur une terre que lui-même pensait protéger par sa simple présence. Il avait traversé les années sans rencontrer un Héritier des dragons, et avait toujours considéré la croyance en leur existence comme une hérésie. S’il s’avérait que l’assassin portait bien la marque, cela serait pour lui une preuve suffisante de cette aberration populaire.

D’un simple geste de la main, il fit signe à ses chiens du désert de cesser de hurler. Alors les bêtes se turent.

 

Dans le silence de l’aurore, seul Djalil s’exprimait encore. Il appelait de toutes ses forces rompues, de tous ses espoirs brisés, l’homme qui protégeait Makkan derrière ces murs.

Enfin les portes s’ouvrirent. De lourdes portes de bois placardé d’airain qui roulèrent sur leurs gonds dans un grondement sévère. Six templiers en tenue de guerre, montés sur des destriers au torse nerveux, attendaient sous le porche. L’un d’entre eux désigna Djalil de son index.

 

_ Toi ! Et toi seul ! cria-t-il.

 

Alors, acquiesçant avec un profond mépris pour sa propre mort, Djalil fit signe à son armée de l’attendre. Puis il s’engagea sous le porche. Du haut de son dromadaire, il se défit de ses armes. Il jeta son sabre, son poignard et son javelot au pied du cheval le plus proche et cracha dans le sable. Adressant aux templiers un regard de défi, il demanda à voir leur chef.

 

***

 

Quelques minutes s’écoulèrent avant que Djalil ne puisse voir l’abbé. Il attendit au centre d’une cour carrée, bordée d’arcades en son rez-de-chaussée. Les fenêtres des trois étages donnaient directement dans le corps du bâtiment, et Djalil comprit que ce qu’il avait toujours pris pour un rempart était en fait le monastère lui-même. Seule une chapelle aux formes arrondies se détachait de l’ensemble. Ses portes étaient ouvertes et en son sein, des hommes effrayés par sa présence s’affairaient à la préparation du rituel de la messe.

À quelques mètres de là, deux grands madriers verticaux surplombaient des tas de bois mort que des moines s’empressaient d’étoffer. Dans cette vague agitation, Djalil constata que bien vite, une quinzaine de templiers s’étaient placés sur le pourtour de la cour pour l’observer, l’épée de la Quête Sainte à la main.

Puis l’abbé arriva, sa longue robe de bure traînant dans la poussière de la cour. Il n’était pas seul, bien évidemment, et deux templiers en cottes de mailles, la tonsure cruciforme parfaitement ciselée, lui servaient d’escorte. Au loin, on referma les portes du monastère, et les chiens reprirent leur chant funèbre.

 

_ Pardonnez ma réserve, visiteur, mais dans le brouhaha de vos cris, je n’ai pas bien saisi la raison de votre venue chez nous ni les motifs de votre rage. Comme vous pouvez le voir, nous avons nous-mêmes des affaires en cours et ignorons tout de ce qui se passe à l’extérieur.

_ Rassure-toi, Escarte, je te pardonne autant que tu le mérites, mais tu commets une erreur de jugement. Je ne suis pas venu chez toi, j’ai simplement jugé plus poli de frapper avant d’entrer dans une pièce de mon palais, dit calmement Djalil.

_ C’est donc pour me rappeler qui est le maître ici que vous êtes venu ? Voyez-vous, nous sortons si peu, et ne prenons que si rarement part à la vie extérieure à San Cristobal, que j’ignorais que l’amir Hicham ne régnait plus sur Mahambat et qu’un simple soldat avait pris sa place.

_ Je n’ai rien dit de tel, abbé De Vaekker, et je n’aime guère ton ton. Sache que vous êtes menacés, toi et tes soldats tondus, car vous protégez l’homme qui a tué la fille de l’amir Hicham.

 

À la grande surprise de De Vaekker, Djalil termina sa phrase avec des sanglots d’enfant. L’abbé en fut ému et se rasséréna un peu. Aussi comprenait-il mieux qui était le possédé ramené par ses hommes.

 

_ Il vous a fallu du courage pour entrer seul en ce lieu rempli d’ennemis.

_ Sommes-nous ennemis, abbé De Vaekker ?

_ La Quête Sainte a déchiré nos peuples, et si vous et moi ne nous sommes pas battus, de quoi se souviendront les historiens selon vous ?

_ Je n’avais pas besoin de courage, répondit simplement Djalil dont la voix ne chevrotait plus. L’appel de la justice enflamme mon cœur, et celui de la vengeance arme mon bras. Je tuerai tes hommes les uns après les autres jusqu’à ce que tu me livres ce Makkan.

 

L’abbé prit un air contrit. Il eût préféré que les templiers ne trouvassent pas Makkan, mais désormais, puisqu’il avait en ses murs cet homme marqué par le démon, il se devait de le passer sur le bûcher. Aether jamais ne pardonne celui qui détourne les yeux devant le mal.

 

_ C’est une requête que je ne saurai satisfaire, soldat. Cet homme est un diable que nous devons brûler. Son âme impie a été embrassée par le démon, et dans quelques heures il montera sur le bûcher. Exorcisé par les flammes.

_ Comprends que ce n’est pas une requête, curé, c’est un ordre de mon seigneur l’amir Hicham Ibn Souran. Et cesse de penser à moi comme à un seul soldat éploré. Je ne vois ici que deux poignées de moines armés et j’ai dehors soixante chiens du désert qui attendent leur pitance. Dois-je sonner la soupe ?

 

***

 

L’abbé ne voulut pas sacrifier ses moines pour ce qui devenait une simple affaire d’ego, mais il ne pouvait décemment pas livrer son prisonnier sans garantie.

 

_ Soldat, quels que soient nos différends, j’ai plaisir à penser que notre monastère et les Ibn Souran sont amis depuis des décennies et que nous nous devons d’assurer conjointement la paix sur ces terres.

Djalil se contenta d’acquiescer et d’attendre la suite.

_ Il y a quelques jours nous avons recueilli ici un spadassin d’Aragòn qui prétendait traquer un démon sur ces terres. Mais cet homme en savait trop et nous savons aujourd’hui qu’il ne peut s’agir que d’un séide du mal, un homme qui commerce avec les diables. Puis nous avons trouvé votre Makkan, et cet homme porte les stigmates de celui qui a livré sa chair au démon. Son corps se déforme sous le poids de son péché, il porte la boursouflure charnelle de celui qui s’est inféodé à la bête infernale… Comprenez-vous l’urgence qu’il y a à les brûler ?

 

Djalil ne comprenait pas bien de quoi il retournait. Il ne connaissait qu’un démon dans cette histoire, et c’était Makkan. Hicham avait tenté de le dissuader de prendre en chasse l’assassin, il avait bien essayé de lui dire que l’on avait joué un mauvais tour à l’invité et que cela avait probablement provoqué sa colère et la mort de Douran. Hicham avait même supplié Djalil de comprendre que celui qu’il nommait l’invité allait revenir et que face à sa colère et à sa malice, il aurait besoin d’être entouré. Mais Djalil n’avait plus qu’un seul ennemi.

 

_ Brûle le tien, et je brûlerai le mien, répondit simplement Djalil.

 

***

 

L’accord était clair et franc, aussi descendirent-ils vers les cachots. S’engageant sous un porche, ils prirent un escalier et s’engagèrent dans les boyaux humides qui accueillaient les cellules des moines silencieux. C’est ici aussi que l’on avait jeté les prisonniers, faute de mieux.

Méfiant, Djalil observa les lieux dans le détail. D’ici on ne l’entendrait sans doute pas crier… et le temps que Semeth donne l’ordre d’attaquer, il serait déjà mort et toutes ses chances de se venger anéanties. Il avait compté les torches, les seaux pleins des selles des moines, les écuelles des prisonniers. Les deux templiers qui accompagnaient l’abbé s’immobilisèrent devant la septième porte. De Vaekker parut un instant furieux mais tenta de n’en rien montrer. Il avait affecté deux moines à la surveillance de cet endroit, et ces deux-là étaient absents. Bien sûr, il était hors de question de reconnaître devant qui que ce soit que ces deux soldats d’Aether s’étaient probablement réfugiés en silence dans l’une des cellules vides pour se livrer à l’un de leurs jeux abjects. Il fit ouvrir la porte.

À sa grande stupeur, ses hommes ne s’étaient pas cachés dans une autre cellule pour avoir recours à la fornication ; ils étaient bien là, nus et assommés, ligotés l’un sur l’autre avec leurs ceintures dans une position fort évocatrice.

Des prisonniers qui les avaient piégés ainsi, il n’y avait aucune trace.

 

***

 

S’il y a bien une chose qu’on ne pouvait imposer à Makkan, c’était de rester enfermé.

Il galopait donc joyeusement aux côtés d’Agostino Jalaban depuis bientôt deux heures quand l’abbé avait fait ouvrir leur cellule. Il eût pu être divertissant de vous conter comment, dans un regain de force après quelques heures de sommeil, les deux Héritiers avaient piégé les templiers et s’étaient amusés à les ligoter comme des gisants amoureux, mais là n’est pas le cœur de notre histoire. Makkan et Agostino avaient eu assez de chance et de talent pour reprendre leurs effets personnels et voler deux rapides chevaux d’Al-Ragón, et c’est bien là tout ce que nous avons besoin de savoir pour la suite.

Après ce temps de joyeuse chevauchée (il faut dire qu’ils avaient longtemps ri de leur plaisanterie), ils durent faire une pause car Makkan, une fois encore, était tombé de cheval. Passé la colère et la douleur de l’instant, il dut bien reconnaître que la fièvre l’avait repris. Puisant dans son nécessaire d’herboristerie, Agostino lui concocta une infusion de benoîte et d’écorce de bouleau, qu’il rehaussa de quelques ingrédients moins médicinaux mais qui aidèrent à faire passer le goût.

 

_ Ne traînons pas, dit Makkan, je pense qu’après la mort de Douran, le démon va réclamer sa sœur.

_ Est-ce bien là tout ce qui te motive, mon ami ? Réfléchis-bien, c’est peut-être le seul mari que la moche Amina trouvera jamais !

_ Je t’interdis de parler ainsi ! menaça Makkan. J’ai aimé cette femme, et elle m’a aimé en retour.

_ Ne sois pas si sentimental Ibn Aziz, nous allons à Mahambat pour tuer un démon, et crois-moi, cela ne se fera pas sans pertes…

 

Ils échangèrent des regards pensifs. Makkan savait que sa venue à Mahambat avait provoqué bien des malheurs. Douran était promise au démon, en réalité. Et lui ? Lui aurait dû épouser Amina car marier sa fille à un élu des dragons aurait sans doute permis à Hicham Ibn Souran de faire fuir définitivement le shaytan. Mais Douran était morte et le démon allait emporter avec lui la vierge qui restait, aussi laide fût-elle. Makkan souhaitait empêcher cela. Sans attendre plus longtemps, il remonta sur son cheval et le poussa au galop, mais le temps qu’Agostino monte en selle, le Saabi était déjà retombé de la sienne.

 

Makkan était toujours conscient, mais il fallait se faire une raison : il ne serait pas en mesure de chevaucher dans cet état. Alors pour ce qui était d’affronter le shaytan… Or, s’ils n’arrivaient pas à Mahambat avant le retour de Djalil et de la troupe de Tarekides dont il s’était entouré, les choses risquaient de se compliquer considérablement.

 

_ Excuse-moi, amigo, je vais devoir te secouer un peu… annonça Agostino. Puis il le retourna sur le ventre et commença à examiner la bosse dans son dos à la faveur du soleil.

 

C’était une boursouflure charnue, large comme deux poings et longue comme un avant-bras. Sa peau avait quelque peu jauni et s’était marbrée comme celle d’un grand brûlé. Ce qui attira l’attention d’Agostino n’était pourtant pas sur la bosse. C’était à la base de celle-ci, sur toute la périphérie de l’excroissance, là où la peau commençait à enfler ; des traces de crocs. Il en dénombra près de soixante… Une gueule monstrueuse avait planté ses dents ici. Le diable l’avait mordu.

Agostino aida Makkan à s’asseoir, puis s’assit à son tour en face de lui, en tailleur, ses mains dans les siennes.

 

_ Je crois que ce que tu as est très grave, Makkan. Tu portes la morsure du shaytan, et à ce que j’en sais, cela te condamne à une mort à retardement, lente et douloureuse.

_ Ce n’est pas grave, rétorqua Makkan en tentant de rire. J’ai connu pire, on a voulu me marier.

_ Il y a plus grave, amigo, tu perdras aussi l’esprit, chanteras les louanges de dieux impies, tombera amoureux d’animaux, bouderas les femmes et aimeras pratiquer la sodomie avec de jeunes hommes…

_ Quoi ? ricana cette fois Makkan. Je vais devenir Agalanthéen ?

 

Agostino rit avec lui, mais sans joie. Il savait qu’une bonne partie de ce qu’il venait d’annoncer était fondé. En temps normal, il aurait égorgé Makkan sur-le-champ, mais il avait bien trop besoin de son aide : ce shaytan semblait vraiment très puissant.

 

_ Makkan, reprit l’Escarte, je peux t’aider à tenir. Je peux prononcer une Volitia, une prière thaumaturgique qui ralentira les effets de l’infection du shaytan. Mais cela n’aura rien de définitif. La marque du diable ne disparaîtra qu’une fois que nous l’aurons tué.

_ Si tu peux m’aider à aller mieux au moins le temps de renvoyer cette pourriture dans le monceau de pus qui lui sert de royaume, j’en serai déjà bien content ! Et puis, prononce ce que tu veux, je ne comprends pas un traître mot de ce que tu racontes à ce sujet.

 

Sans ajouter un mot, Agostino hocha la tête. Il ferma les yeux un instant le temps de réfléchir, et attrapa ensuite une escarcelle qu’il avait suspendue à la selle de son cheval. Il en sortit un encensoir, puis une sorte de collier de perles dont Makkan ignorait l’utilité.

 

_ Que dois-je faire ? demanda le Salifah.

Nada, chico, contente-toi d’être là, y cállate la boca !

 

L’Escarte brûla un peu d’encens et entreprit de le diffuser au-dessus de Makkan en faisant se balancer son encensoir au bout de sa chaîne. Des mots qu’Agostino prononça ensuite, Makkan ne comprit que « Aether » et « santa madre de dios ». Mais à chacun d’entre eux, il le vit égrainer l’une des perles de son chapelet. Il n’avait jamais aimé les sorciers et avait appris à s’en méfier car ils détiennent bien des vérités qui font d’eux une menace pour les hommes de secret. Et des secrets, Makkan en avait beaucoup. Malgré lui, il dut bien se laisser faire.

Agostino répéta dix fois sa prière, mais Makkan n’en entendit pas la fin. Comme si la main invisible d’une mère de toute chose était venue lui baisser les paupières, il dormit bientôt comme un nouveau-né.

 

***

 

Ce n’est qu’en fin de journée le lendemain qu’ils virent enfin les murailles de Mahambat. La nuit avait été longue pour Makkan, et Agostino avait dû faire preuve de ruse pour les cacher tous deux aux troupes de Djalil et Semeth Ibn Tufiq lorsqu’ils passèrent près d’eux. Au réveil, le Salifah allait beaucoup mieux, la fièvre et la douleur avaient disparu, bien que la blessure fût toujours là, immonde furoncle démoniaque dans son dos.

Nonobstant les événements terribles qui avaient jalonné son passage ici, Makkan éprouva une certaine forme de joie en voyant se dessiner les contours du palais. Il poussa son cheval au galop, mais lorsqu’ils arrivèrent devant la cité, ils en trouvèrent les portes fermées. À Mahambat, on portait le deuil jusque dans les pierres.

 

Makkan se souvint alors que Douran lui avait remis les clés du jardin du septentrion, et il invita Agostino à le suivre dans cette direction. Ils entrèrent dans les jardins par une brèche dans un mur lointain, celle-là même qui lui avait permis de sortir. Ils libérèrent leurs chevaux au milieu des plants, convaincus que ceux-ci trouveraient ici de quoi survivre jusqu’à ce qu’un homme prenne soin d’eux. Du reste, ils n’en auraient plus besoin, il n’était pas question de fuir.

Silencieux, ils remontèrent les jardins sous un soleil déjà bas mais encore fracassant. Un serpent oisif les regarda passer avec un intérêt distant et Agostino lui écrasa le crâne du talon ferré de sa botte en bon cuir d’Aragón.

 

_ Mauvais augure, siffla-t-il, ces bêtes sont les yeux du démon…

_ Ça fait aussi de très bons ragoûts ! répondit Makkan avec un clin d’œil en lui faisant signe de se hâter.

 

Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent au pied de la porte du palais. Comme Makkan l’avait craint, on entendait des voix dans la cour intérieure. Ils ne pourraient pas entrer discrètement. Il allait falloir se montrer convaincants, car son plan impliquait qu’ils survécussent jusqu’à rencontrer l’amir Hicham. Agostino déroula le fouet qu’il avait à sa ceinture et le prit dans sa main gauche. De sa dextre, il soupesa sa belle épée coquée et se réjouit de la trouver toujours si bien équilibrée. Makkan lui, s’épargna toute coquetterie et empoigna solidement son cimeterre, prêt à se battre pour sa vie.

Un tour de clé et la lourde porte s’ouvrit sur le patio fleuri. Autour de la fontaine, des soldats fatigués dissertaient sans passion. Quelques Tarekides, la mine grave, attendaient de se sentir utiles. C’est ainsi que dix visages surpris se tournèrent vers les deux Héritiers des dragons.

La surprise laissa la place à la hargne.

Un cri de guerre retentit.

Les dix hommes fondirent sur Makkan et Agostino.

 

D’un coup de fouet, Agostino déchira la joue du premier homme de la troupe. Les soldats mahambati s’arrêtèrent net, mais les quatre Tarekides ne furent pas impressionnés et menèrent la charge jusqu’au bout.

Les coups de cimeterres plurent sur Makkan, qui les para tant bien que mal. Dans ses mouvements défensifs, il parvint à contourner le groupe d’assaillants et à taillader les échines qui lui étaient offertes. Trois Tarekides s’écroulèrent sous ses coups.

De son côté, Agostino avait fort à faire avec un gigantesque tueur dont le cimeterre était presque aussi grand que lui… Il se décida à lui faire tâter du style de San Llorente. Une série d’esquives lui permit de se placer à bonne distance. L’assaillant, vaguement essoufflé, marqua une pause pour le regarder faire, puis fondit sur lui de nouveau. Alors, frappant de son fouet, marquant du poignet la célèbre vuelta de son école, il parvint à lui immobiliser le bras. D’un bond, et tirant sur le fouet pour se donner de l’élan, Agostino fendit l’air l’épée en avant, droit sur le Tarekide qui périt avant même d’avoir pu reprendre son souffle.

 

_ Cessez ! hurla un homme depuis le balcon du premier étage.

_ C’est précisément ce que nous faisions ! répondit le petit Escarte en plongeant son visage dans l’eau de la fontaine. Mais vos hommes sont d’humeur bagarreuse, señor Hicham.

 

Le temps que ces mots soient échangés, le jardin avait été envahi par les soldats de Djalil et les tueurs de Semeth. Djalil vint se poster au balcon, à côté d’Hicham, tandis que Semeth était en bas, menant ses hommes. Au-dessus d’eux, le ciel s’était obscurci ; le soleil serait couché moins d’une heure plus tard.

Makkan adressa à Agostino un signe d’apaisement. Ce n’était plus l’heure de la provocation. Il fallait convaincre ou mourir.

 

_ Comment oses-tu revenir ici ? grogna Hicham, au bord des larmes. Comment oses-tu te pavaner après tout ce que tu m’as pris ?

_ Je ne vous ai rien pris, amir Hicham, et je suis venu offrir.

_ Rien pris ? Rien pris ? s’indigna Djalil. Tu as violé et tué Douran, et tu oses prétendre que tu n’as rien pris ?

_ Si vous me permettez… intervint alors Agostino, aucun d’entre vous ne s’est-il interrogé sur le rôle du démon dans cette sinistre histoire ? Vous logez un shaytan pour le marier à votre enfant, et vous vous étonnez que cette même enfant se fasse déflorer et assassiner dans la chambre de ce monstre ?

Au loin, le son d’un ney se fit entendre.

_ Ce n’est pas le moment de jouer de la flûte ! Nous disons des choses graves, jilipoyas, parlez donc à vos troubadours, seigneur Hicham !

 

Makkan adressa un nouveau signe d’apaisement à Agostino. Il commençait à craindre que le caractère flamboyant de son compagnon ne les fasse massacrer tous les deux. Plus de cinquante hommes les encerclaient désormais, et tout Héritiers des dragons qu’ils fussent, le défi était de taille.

 

Le son de la flûte se fit de plus en plus présent, et de plus en plus rapide, comme illustrant la tension ambiante, mais nul à part Makkan et Agostino ne semblait y prêter attention. Quel est ce nouveau subterfuge ? se demanda Makkan. Quel tour nous joue ce diable ?

 

Hicham ! Nous sommes des Héritiers des dragons, et Agostino ici présent, est chasseur de démons. Il est venu ici pour celui qui oppresse votre famille depuis trop longtemps ! Ensemble, nous allons vous débarrasser du shaytan ! Laissez-nous aller jusqu’à la chambre maudite où vous le logez et nous le renverrons pour toujours dans les limbes d’où il s’est échappé !

_ Il n’y a plus de démon, imbécile ! cria Djalil.

_ Le démon a choisi Amina, Makkan, il l’a emportée avec lui… Tout ce qu’il nous reste de justice, c’est sur toi que nous allons l’abattre.

 

Du haut de son perchoir, Hicham afficha une mine que ravageaient la tristesse et l’indécision. Djalil, quant à lui, n’était plus que détermination et vengeance.

 

_ Qu’on les pende au porche de Mardûk !

 

Alors, comme un seul homme, tous les guerriers réunis sur la place déclenchèrent une tornade d’acier sur les Héritiers des dragons. Agostino donna bien un peu du fouet, mais les distances étaient trop réduites, et il dut se résoudre à se battre au corps à corps. Il trancha des gorges et des oreilles bien plus qu’à son tour, reculant dans un escalier qui devait le conduire au premier étage, mais lorsqu’il en fut à son douzième mort, il se retrouva acculé contre une porte fermée. Il n’y avait plus de recul, plus d’espace pour se battre. Agostino avait perdu Makkan de vue et il craignait qu’il ne fût déjà mort au moment où lui-même tomba sous les coups de ses adversaires.

 

Makkan sauta sur le rebord de la fontaine, et tandis que de son sabre il attaquait et parait à tout va, il donnait de joyeux coups de pied dans la tête de ceux qui s’approchaient de trop près.

 

Le joueur de flûte sembla soudain s’être rapproché, et la douleur dans le dos du Salifah se réveilla comme si la mâchoire infernale se refermait à nouveau sur lui. Makkan tressaillit, tourna de l’œil et tomba dans la fontaine. Ses adversaires se précipitèrent pour l’en extirper, et le jetèrent sur le sol carrelé de la cour comme les chasseurs le font de leur proie.

Malgré la douleur, Makkan surmonta son incapacité et se mit en garde. La musique du ney lui brûlait la cervelle et tenir debout était une véritable gageure. C’est alors que Semeth se fraya un passage au travers de ses hommes. Makkan fut surpris de constater que l’avant-bras gauche du guerrier avait été sectionné… Il ne se souvenait pas, dans sa fureur guerrière, d’avoir ainsi mutilé le Tarekide.

D’un geste brusque, Semeth arracha la cimeterre de la main de Makkan et le jeta au sol. D’un second, il le gifla si fort que le Salifah perdit connaissance.

 

***

Makkan fut réveillé par un baiser plein de douceur. Pourtant, tout autour de lui s’étalait un décor de fin du monde. Le ciel nocturne était marbré de rouge, et près de la porte de la cité, désormais ouverte, on avait improvisé des braseros dont les ombres dansantes évoquaient les bacchanales de quelques sorciers déments. Tout autour de lui, jonchant la placette cabossée où le sable du désert laissait place au pavé de la ville, soldats mahambati et tarekides gisaient inconscients.

À côté de lui, Makkan trouva Agostino sévèrement amoché. L’Escarte n’avait pas repris connaissance mais il respirait encore. Autour de son cou, une corde était nouée et le reliait quelques mètres plus loin à la selle d’un cheval. Makkan constata qu’il était attaché de la même façon. L’animal les avait traînés ici.

Alors, la femme qui l’avait réveillé de son baiser au goût de miel le libéra de son entrave avec douceur, plantant son regard dans le sien, plus envoûtant que jamais. Tandis qu’elle dénouait la corde, Makkan la reconnut. Amina ! Mais quelque chose avait changé. Elle était aussi belle qu’il l’avait imaginée sous son voile… La beauté du diable ! Et cette fichue musique ! Cette flûte entêtante ! De plus en plus forte, de plus en plus rapide depuis qu’il s’était réveillé. Dans son dos, un bruit de succion se fit entendre, et la douleur qui lancinait redevint mordante. La bosse semblait avoir crû encore un peu.

Makkan se releva péniblement et appela Agostino, tout en se tenant à distance d’Amina. Que lui était-il arrivé ? Le baiser du shaytan avait rendu Amina aussi belle que sa morsure avait rendu Makkan difforme.

 

_ Ago ! Ago… réveille-toi…

Qué ? Que se passe-t-il ? bredouilla l’Escarte.

 

Alors la musique accéléra encore, se fit plus saccadée, désaccordée, dissonante. La corde d’Agostino se décrocha soudain de la selle du cheval et, comme tirée par cent diables au galop, se mit à traîner Agostino vers la porte de la ville. Se débattant, gesticulant, tentant d’empêcher la corde de l’étrangler, le chasseur de démons pointa du doigt un homme que Makkan n’avait pas encore vu. Un joueur de ney, tapi dans l’ombre.

Tu eres una mierda ! Eres una mierda ! cria Agostino d’une voix aiguë, prête à se rompre.

Mais le flûtiste continua de jouer. La corde se souleva. Elle s’accrocha à une solive de bois dépassant du porche, et les diables invisibles hissèrent Agostino jusqu’à le pendre.

_ Relâche-le ! ordonna Makkan au joueur de ney qui venait de sortir de l’ombre et de se placer à côté d’Amina.

_ Non, Makkan, non, de lui je n’ai aucunement besoin, répondit le shaytan, d’une voix si rocailleuse que Makkan peina à le comprendre.

_ Et de moi ? Tu as besoin de moi ? grogna Makkan, à bout de force. Pourquoi as-tu tué Douran ? Assassin ! Elle t’était promise, tu aurais pu avoir la plus belle femme du royaume et tu as tout gâché !

 

Le démon sourit. Makkan se dit qu’il était d’une grande beauté. Il l’observait avec vigilance mais tachait de ne pas perdre de vue Agostino. Tant qu’il gesticulait au bout de sa corde, c’est qu’il était encore en vie.

 

_ Détrompe-toi, mon bel ami, la plus belle femme du royaume je l’ai bel et bien eue, il suffisait d’y croire un peu.

 

Makkan considéra le visage d’Amina. Il était à la hauteur de la promesse faite par ses yeux. La promesse qu’ils firent jadis, en réalité, car désormais malgré sa beauté infinie, Amina semblait éteinte, abrutie et toute l’intelligence de son regard avait disparu à jamais.

 

_ Il est temps que nous parlions, Makkan, j’ai de très beaux projets pour toi, dit le shaytan.

_ À ta place, démon, j’oublierais toute forme de projet car ta vie s’arrête ce soir.

_ C’est fort possible. Mais tu ne pourras jamais m’oublier, n’est-ce pas ? Souviens-toi comment nous fîmes l’amour à la belle Douran…

 

L’Héritier des dragons revit soudain le rêve étrange qu’il avait fait à San Cristobal. Il chassa bien vite ce souvenir malsain : Agostino ne bougeait plus. Amina eut un petit rire imbécile en constatant qu’autour d’eux, certains soldats commençaient à se réveiller. Six étaient même déjà debout. Au même moment, le shaytan reprit son ney et joua une mélodie envoûtante, mélancolique, qui rappela à Makkan une partie heureuse de son enfance.

Les soldats recommencèrent à tomber. C’est comme ça qu’il m’a sauvé de la pendaison, pensa Makkan. Son pouvoir est dans la musique, et s’il n’est venu qu’à la nuit tombée, c’est parce que le jour ses pouvoirs sont moindres.

Vers la porte s’éleva un râle. Agostino était à bout de force, à bout de souffle, il ne tiendrait plus très longtemps. Alors Makkan profita de la concentration du démon sur les soldats pour tenter de sauver son ami. Il courut, vola le poignard qu’un Tarekide endormi avait à la ceinture, et il le lança en direction de l’Escarte.

 

_ Ago ! cria-t-il. Viens m’aider, ça sent le vieux cimetière par ici…

 

Ouvrant les yeux, Agostino rattrapa l’arme au vol et trancha sa corde sans plus attendre. Il amortit sa chute d’une roulade, et revint aussitôt dans la triste scène de ce théâtre.

Le démon cessa de jouer. Tous les hommes s’étaient rendormis.

Les Héritiers des dragons revinrent calmement vers le démon.

 

_ Je crois qu’il nous a sauvé la vie avec ses tours de musicien, chuchota Makkan à l’oreille de son compagnon.

Daemon Ex Machina ! ricana Agostino. Il te voulait en vie, il fallait bien qu’il intervienne avant que l’on te pende.

Marchant avec nonchalance au milieu des corps assoupis, ils ramassèrent des armes, l’air de rien. Makkan vola le cimeterre de Semeth Ibn Tufiq. Agostino coinça entre ses dents le poignard lancé par Makkan et enfila un carquois en bandoulière avant de s’armer d’un arc.

_ Pourquoi sa musique ne t’endort-elle pas, s’il me veut vivant et pas toi ? questionna Makkan.

_ Peut-être qu’elle ne fait rien aux Héritiers des dragons… ou peut-être qu’Aether veut me protéger. À vrai dire, je n’en sais rien.

Ils n’étaient plus qu’à quelques mètres du shaytan. Celui-ci demeurait calmement au bout de la place, là où commençait la rue principale. Dans sa tenue d’apparat pourpre et or, portant son ney à ses lèvres, il faisait penser à un simple artiste de palais. Il commença à jouer.

_ Et pourquoi me veut-il en vie et toi non ? s’enquit Makkan en s’arrêtant de marcher.

Au son de la musique, les soldats commencèrent à se relever, l’air fou et l’œil révulsé, ils pointaient leurs armes vers les Héritiers.

_ Parce que moi je ne porte pas son enfant… asséna Agostino en plantant son poignard entre les côtes de Makkan.

 

Le Salifah tomba à genoux tandis que le shaytan poussait un hurlement de rage. De tous les recoins de la place, les soldats fondirent sur Agostino. À ses pieds, Makkan, incrédule, se vidant de son sang, tentait de s’éloigner en rampant.

Bandant son arc juste au-dessus de Makkan, la flèche parfaitement orientée vers la bosse où croissait lentement l’enfant conçu par ces amours impies, Agostino s’adressa au shaytan :

 

_ Retiens tes pantins, démon, retiens tes chiens où je tue ton amant et l’enfant qu’il porte.

 

Déjà le shaytan était sur lui, abattant sur son visage une main aux griffes noires comme les profondeurs de son âme. Seul, Agostino n’était pas de taille. Heureusement, les pantins s’arrêtèrent en même temps que la musique.

Le démon l’avait frappé puis avait bondi hors de portée, comme s’il se sentait menacé par le petit Escarte.

Agostino passa sa main sur la blessure qu’il venait de recevoir et il lui sembla que son visage n’existait plus. La chair brûlée, écharpée, dégoulinait en lambeaux. Puis il regarda son poignard taché du sang de Makkan.

Soudain il comprit.

À bout portant, comme on achève une bête, Agostino décocha une flèche avec son arc recourbé. Elle se planta dans le sol après avoir transpercé l’enfant dans la bosse et le corps de Makkan. Alors, dans une gerbe sanglante, Agostino récupéra sa flèche maculée et ornée de chair. Il l’encocha avec un regard déterminé et prononça une dernière Volitia.

Quand enfin il ferma les yeux, le projectile avait transpercé la gorge du shaytan, qui s’écroula, père meurtri, amant brisé, condamné à l’errance éternelle dans les limbes de l’oubli.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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